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ENTRETIEN

Entretien avec Le Courrier Cauchois

Entretien accordé par Christine Lagarde, Présidente de la BCE, à Dominique Lecoq et Marc Aubault le 29 juillet, publié le 31 juillet 2020

31 juillet 2020

Comment avez-vous vécu, personnellement, cette crise du Covid-19 ? Et où l'avez-vous passée : à Francfort ? A Paris ? Ou ici, dans le pays de Caux ?

J'étais évidemment basée à Francfort et j'ai vécu l'essentiel de cette période en situation de confinement. J'ai passé huit semaines d'affilée à Francfort. On a mis tout personnel de la banque en télétravail. Je l'étais également. Nous avons organisé la plupart de nos réunions, y compris les Conseils de gouverneurs, en télétravail. Pour vous donner un exemple, le grand plan de 750 milliards d'euros a été décidé le 18 mars 2020… sur ma table de cuisine ! On imagine des grandes salles de conseil d'administration avec des messieurs en costumes. Mais non…On a exploré toutes les voies technologiques pour continuer à travailler à distance. Avec le recul, cela a assez bien marché.

J'ai vécu cette période avec une intensité toute particulière. On est monté au front très vite. On a été très rapide en première ligne de défense, dans une situation où l'économie se dérobait sous nos pieds. On a fait face très vite à des demandes de liquidités très importantes.

La BCE a pris des décisions fortes. Vous en avez parlé ; elle a lancé un programme d'achats d'actifs "urgence pandémie", de 750 milliards d'euros, augmenté à 1350 milliards en juin dernier. Et elle a aussi accordé plus de 1300 milliards d'euros de prêts à taux négatifs aux banques européennes…

Les 1350 milliards d'euros d’achats d’actifs constituent une enveloppe temporaire, flexible, dont le rôle très important vise à stabiliser l’économie de la zone euro et à éviter la fragmentation financière.

Quant à l’enveloppe de prêts, tout n’a pas encore été souscrit. Ce sont des prêts ciblés pour l'économie réelle à des taux très avantageux. On veut encourager les banques à continuer à prêter dans les mêmes proportions qu'avant la crise. Au même moment, l'Etat français - comme d'autres gouvernements de la zone euro- a apporté des garanties à ces prêts. Il a dit aux banques : " Si vous prêtez à une entreprise X, on vous offre notre garantie contre un risque de défaut, et la BCE vous permet de refinancer ce prêt à un taux très attractif". Il y a là un double avantage pour les banques: un refinancement BCE à des taux très faibles et une garantie de l’Etat. Le risque de crédit devient donc mineur. Il fallait le faire. Sinon les banques risquaient de fermer les robinets. L’assouplissement de nos conditions de financement peut ainsi bénéficier, par l’intermédiaire des banques, aussi bien aux grandes entreprises qu’aux PME ou aux autoentrepreneurs.

Malgré toutes ces aides, les présidents des CCI Seine estuaire, Léa Lassarat, et de Rouen Métropole, Vincent Laudat, craignent des dépôts de bilan pour les TPE et PME à l'automne, et des difficultés pour les grandes entreprises en 2021. Que pouvez-vous répondre aux patrons locaux et régionaux sur cette crainte ?

Ce risque, analysé par les CCI, est réel. C'est pour cette raison, qu'au mois de juin, la BCE a décidé d'augmenter le volume de ses achats d'actifs de 750 à 1350 milliards d’euros, de poursuivre ses achats au moins jusqu'en juin 2021, alors que ça devait finir à la fin de l'année 2020, et de réinvestir les titres arrivant à échéance au moins jusqu'à la fin de l'année 2022. On doit envisager un soutien au-delà de l'exercice 2020. Il faut vraiment maintenir un filet de sécurité et des conditions très attractives au moins jusqu'en juin 2021.

Vous avez déclaré au Washington Post que les femmes politiques avaient mieux géré la crise du Covid-19. Comment l'expliquez-vous ?

Les femmes ont développé, pour des raisons historiques ou sociologiques, je ne sais, une palette de talents spécifiques, qui sont indispensables en situation de crise.

Il faut impérativement intégrer plus de femmes dans la vie politique et dans le monde économique, y compris jusqu'au plus haut niveau. La proportion de dirigeants qui ont bien géré la crise comporte de nombreuses femmes contrairement à la proportion de femmes que l’on compte parmi les dirigeants. C’est un constat. Mais je n'exclus pas les hommes...certains ont très bien su gérer la crise.

Vous souhaitez également que la BCE participe à la lutte contre le changement climatique...

Chacun doit s'interroger sur le rôle qu'il peut jouer pour lutter contre le changement climatique. Ce qui vaut pour l'individu, dans ses gestes quotidiens, vaut aussi pour les institutions. Elles doivent se demander comment elles peuvent participer à la lutte contre le changement climatique, une des très graves menaces qui pèsent sur notre planète et les générations à venir.

Une institution, comme la BCE, produit de l'analyse économique, fournit du refinancement aux banques et achète des actifs. Dans toutes ces dimensions, elle peut très bien réfléchir à la manière d'intégrer le changement climatique.

Première dimension : l'analyse économique. Si on ne prend pas en compte le changement climatique, comment peut-on faire de la prévision ? Les grandes catastrophes naturelles plus fréquentes, la hausse des primes d'assurance à grande échelle, par exemple, ont une incidence directe sur la prévision économique. Les effets induits du changement climatique auront une répercussion sur la stabilité des prix et l'inflation. On est là au cœur du mandat de la BCE.

Deuxième dimension : le refinancement aux banques. On doit demander aux banques : est-ce que vous avez inclus le changement climatique dans votre appréciation des créances ? Par exemple, quatre grandes banques européennes ont décidé qu'elles ne financeraient plus, à échéance de 2030, l'activité de production de charbon. Il faudra aider les entreprises à effectuer leur transition. Mais le financement d'énergies fossiles aura un coût plus élevé.

Troisième dimension : les achats d'actifs. Il y en a trois : le portefeuille détenu en propre par la BCE, le plan de retraite du personnel de la BCE, déjà très verdi, et les grands programmes d'achats d'actifs. On va s'interroger dans notre revue stratégique sur la manière dont on peut prendre en compte le risque du changement climatique.

D'où vous vient cette conscience "verte" ? De la campagne cauchoise où vous résidez ?

J'ai toujours eu cette proximité avec la nature. Je réside à Hautot-le-Vatois depuis plus de trente ans. La maison de ma mère qui était Normande était « de l'aut' côté d'l'eau ». Ma grand-mère était originaire de La Couture-Boussey dans l'Eure. Toute petite, on allait chercher le lait à la ferme avec le broc et les œufs dans le poulailler. J'appelais ma grand-mère "Mamie Cocotte". Et j'ai participé à de nombreux camps de Jeannettes et de guides dans la campagne normande.

Quel est votre attachement au pays de Caux ?

Le pays de Caux, c'est toute mon enfance et mon adolescence. Mes parents sont arrivés ici quand j'avais 2 ou 3 ans.

Quels sont vos lieux préférés ?

Ma maison, à Hautot-le-Vatois, au cœur du pays de Caux. C'est un lieu que j’apprécie énormément et où je suis très heureuse. Je suis entourée de très gentils voisins qui sont devenus une quasi famille. Quand j'étais avocate à Paris, je revenais ici tous les week-ends. On prenait le train avec mes deux fils et on repartait le dimanche soir. Un de mes fils a toujours aimé cet endroit. Mon deuxième fils, vers 16-17 ans, trouvait que c'était un peu trop isolé à son goût... Mais il s'est marié récemment et est venu ici avec son épouse pendant le confinement.. Au bout de deux mois, il m'a dit : "tu sais, c'est formidable !". Il en est tombé amoureux.

J'aime également me rendre à Saint-Valéry-en-Caux, à Veules-les-Roses et à Veulettes-sur-Mer, pour y manger des frites et des moules, avec vue sur la mer. Et Varengeville-sur-Mer ! C'est un endroit divin. J'aimerais bien être enterrée là-bas…

Et on peut vous croiser à Yvetot où vous faites régulièrement vos courses. Comme ce mercredi matin (29 juillet) au marché…

Je ne suis pas souvent là le mercredi. C'est une semaine exceptionnelle car je travaille, ici, en ce milieu de l’été. D'habitude, je vais au marché d'Yvetot le samedi matin. Les Cauchois me saluent. Il y a de la retenue, chez les habitants de la région, et du respect mais une vraie chaleur humaine. J'effectue aussi de temps de temps des contrôles de prix. Etant rivée sur l'inflation, je vérifie un peu sur le terrain…(sourire).

Vous êtes liée au Havre où vous avez suivi votre scolarité…

Mon père ayant commencé sa carrière au lycée François-Ier au Havre, j'ai pu y effectuer toute ma scolarité primaire. A l'époque, nous étions deux filles dans une classe de 35 garçons ! Je suis ensuite allée à Raoul-Dufy, un collège de filles où ma mère enseignait, puis au lycée Claude Monet.

Avez-vous gardé des attaches au Havre ?

Oui, j'ai des amis qui habitent encore Le Havre. Certains ne sont jamais partis. D'autres ont quitté Le Havre mais y sont revenus pour leur retraite. C'est devenu un autre univers. J'aime beaucoup cette ville. Il y a une ouverture sur la mer extraordinaire.

Appréciez-vous d'autres endroits en Normandie, dans l'ancienne Basse-Normandie ? Dans la Manche par exemple ?

J’apprécie Deauville, Cabourg, Honfleur, toutes ces promenades magnifiques -hors saison-, et les plages du Débarquement. Mais j'ignore tout de Saint-Lô, du Cotentin, du Mont-Saint-Michel. Ce sont des coins où les parents emmènent leurs enfants. Mais quand j'étais jeune, il n'y avait ni le pont de Normandie, ni le pont de Tancarville que j'ai vu se construire. Il fallait prendre le bac. On restait donc de notre côté. Je me suis tout de même rendue plusieurs fois à Avranches pour des compétitions de natation synchronisée et un tournoi de water-polo entre 1968 et 1974. On y allait en car. Ce sont de bons souvenirs…

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